À Larressore, à quelques dizaines de kilomètres de la côte, certaines histoires ne s’écrivent pas en années, mais en siècles. Celle de la famille Ainciart Bergara en est l’illustration parfaite. Depuis plus de deux cents ans, génération après génération, le même geste se transmet, le même objet prend forme : le makhila.
Compagnon de marche devenu symbole culturel, ce bâton emblématique incarne à la fois un savoir-faire rare, une identité forte et un lien profond avec le territoire. Dans cet atelier où la patience reste la règle, rien n’est laissé au hasard : du bois de néflier qui sèche pendant dix ans aux gestes précis des artisans, tout participe à la fabrication d’une pièce unique.
Depuis 2019, Liza Bergara a repris les rênes de cette entreprise familiale. Formée à la gravure ornementale, elle s’inscrit dans la continuité d’une lignée tout en portant un regard lucide sur les enjeux actuels, à savoir la transmission, l'attractivité des métiers et l'ancrage local.
Elle nous ouvre les portes d’un atelier pas comme les autres, où produire ici prend tout son sens.
Vous avez grandi à quelques mètres de l’atelier familial, au milieu des makhilas et des artisans. Quels sont vos premiers souvenirs liés à cet univers ?
Liza Bergara : Je passais beaucoup de temps dans l’atelier du makhila, mais surtout parce que mes grands-parents et ma mère y étaient. Ce sont donc davantage des souvenirs de moments partagés en famille que de fabrication à proprement parler. Ça vient plus tard, à l’adolescence, quand je commence à fabriquer quelques bijoux, à donner un coup de main sur le cuir. Avec mon frère, on aidait aussi à accueillir les visiteurs l’été.
Pour moi, l’atelier et le makhila ont toujours été comme un membre de la famille. C’était là, au quotidien. Mes grands-parents habitaient dans la maison qui abrite l’atelier, donc tout était complètement lié.
Qu’est-ce que cela représente pour vous de diriger cet atelier et de continuer à produire ici, au Pays Basque ?
L. B : Le fait de diriger ne me touche pas particulièrement. Ce qui compte avant tout pour moi, c’est la transmission des savoir-faire et le fait de ne faire aucun compromis sur la fabrication du makhila.
Aujourd’hui, on est dans une époque où tout pousse à produire plus vite, davantage. Nous, on a la chance d’être restés en dehors de cette logique. On a conservé celle de nos ancêtres : prendre le temps, laisser le bois sécher dix ans, ne pas recourir à des machines modernes.
Ce sont des choix faits par les générations précédentes et que l’on continue d’assumer aujourd’hui.
Le makhila est un compagnon de marche, un objet symbolique, une pièce artisanale unique. Comment vous expliquez la place particulière qu'il occupe dans la culture et l'identité basque ?
L. B : À l’origine, c’était un objet du quotidien, un bâton sur lequel on s’appuyait, un compagnon de marche. Il concernait tous les Basques, quels que soient leur métier ou leur milieu social. Avec le développement des transports, cet usage est devenu moins nécessaire, mais l’attachement est resté. Il est devenu plus émotionnel que fonctionnel.
Si nous sommes encore là aujourd’hui, c’est grâce à cet attachement du peuple basque au makhila. Sans cela, notre métier n’existerait plus. C’est une culture qui valorise son patrimoine, son architecture, sa pelote… et le makhila en fait partie. Beaucoup de familles ont du mal à imaginer ne pas en avoir un.
On le voit dans des documents anciens : en 1828, des aquarelles représentent le pêcheur avec son makhila, le maire avec son makhila… C’était vraiment un objet universel.
La fabrication d’un makhila mobilise plusieurs savoir-faire. Que représente cette richesse de métiers dans une petite entreprise comme la vôtre ?
L. B : Ce qui est intéressant, c’est la diversité des matières et des gestes. On ne travaille pas le bois, le cuir ou le métal de la même façon, et on est vraiment dans une logique de transformation de la matière.
Il y a aussi un côté très concret, comme faire pousser nos propres néfliers. Et puis chacun développe une palette assez large de compétences. Certains, comme Xabi, ont occupé plusieurs postes au fil des années.
On est tous polyvalents. Moi, je peux graver le métal, mais aussi aider au cuir ou au polissage. Dans une petite structure, c’est important de pouvoir se soutenir, même en sortant de son poste habituel.On s’inscrit dans une aventure de long terme. On forme aussi les gens à des savoir-faire qu’ils n’exercent pas forcément tous les jours, mais qui peuvent servir en cas d’absence ou de besoin. Cela permet à chacun d’avoir plusieurs casquettes.
Comment se transmettent ces gestes et ces savoir-faire qui demandent souvent des années d’apprentissage ?
L. B : La transmission se fait de manière très souple et très personnelle. Quand quelqu’un arrive, il sait quelle tâche il va apprendre, avec un artisan référent, mais il peut aussi observer les autres et s’inspirer de différentes façons de faire.
On n’est pas organisé de manière hiérarchique classique. La formation se fait à l’établi, progressivement. Une personne sans expérience commence par des tâches simples pour prendre confiance, puis évolue vers des gestes plus complexes. Il ne faut surtout pas décourager. On avance étape par étape, assez naturellement.
Votre atelier emploie plusieurs artisans et accueille aussi beaucoup de visiteurs. Quel rôle peuvent jouer des entreprises comme la vôtre dans la vitalité économique, culturelle et humaine du territoire ?
L. B : C’est très important pour nous d’ouvrir les portes de l’atelier. Cela permet de parler de nos métiers, de notre histoire, de la transmission familiale.
C’est aussi une façon de montrer une autre facette du Pays basque. Il n’y a pas que la côte, il y a aussi l’intérieur. Faire venir des visiteurs ici permet de les faire bouger, de découvrir d’autres lieux et de désengorger les sites plus touristiques.
Selon vous, que faudrait-il faire concrètement pour mieux soutenir et développer les entreprises artisanales et les emplois de production sur notre territoire ?
L. B : Il y a clairement un problème de logement. Pouvoir loger correctement les gens faciliterait déjà beaucoup les recrutements.
Ensuite, les formations sont souvent éloignées. Pour se former aux métiers d’art, il faut parfois partir loin, comme moi à Paris, souvent dès la sortie de la troisième. Ce n’est pas évident pour tout le monde.
Il y a un vrai besoin d’information auprès des jeunes, pour leur montrer les possibilités. Et ce serait bien de développer davantage de formations dans le Sud-Ouest. Certaines initiatives existent, comme le CAP maroquinerie à Saint-Jean-de-Luz, mais globalement ces formations ont plutôt tendance à disparaître.
Que vous inspire cette rubrique « Ici, on produit la vie » ? Et que faudrait-il, selon vous, pour encourager davantage ces métiers de production ?
L. B : C’est une initiative très importante. On est dans une région très touristique, avec parfois des discours flous sur les lieux de fabrication. Mettre en avant les entreprises qui produisent ici est essentiel.
Dans l’artisanat, ce sont des emplois qui ne se délocalisent pas. Une fois qu’un savoir-faire est transmis, on ne va pas aller le produire ailleurs. Ce sont donc des emplois durables pour le territoire.
Qu'est-ce qui pourrait encourager les jeunes à ces métiers de production ? Est-ce qu'ils ont une vision négative de ces métiers ?
L. B : Cela dépend beaucoup du contexte familial et de ce que l’on a vu ou entendu en grandissant.
Mais aujourd’hui, beaucoup de jeunes recherchent du sens. Transformer la matière, fabriquer, ça attire. Pas tout le monde bien sûr, mais certains y trouvent vraiment quelque chose.
Les métiers ont aussi évolué. Ils étaient autrefois très physiques et exigeants. Aujourd’hui, on peut travailler différemment, avec un meilleur équilibre de vie, tout en restant engagé. Les deux ne sont pas incompatibles.
Quand vous regardez l’histoire de votre famille et celle de cet atelier qui traverse les siècles, qu’aimeriez-vous transmettre, à votre tour, aux générations qui feront vivre le makhila demain ?
L. B : Ce que j’aimerais transmettre, c’est avant tout l’esprit de l’entreprise : fabriquer un objet fonctionnel sans compromis pour des raisons de rentabilité.
Quand on a sept générations derrière soi, chaque concession finit par dénaturer l’objet. Si chaque génération simplifie, au bout de 200 ans, il ne reste plus grand-chose de l’original.
Ce qui est précieux, c’est d’avoir conservé le makhila tel que le fabriquaient nos ancêtres, un objet durable, réparable.
Et puis il y a aussi la valorisation des savoir-faire, notamment avec le label Entreprise du Patrimoine Vivant. On met à disposition à l’atelier un dépliant qui présente d’autres entreprises labellisées, dans le cadre de la “route des savoir-faire”. C’est un réseau encore peu connu, mais qui mérite vraiment de l’être.
À l’heure où la production se standardise et s’accélère partout, l’atelier Ainciart Bergara fait figure d’exception. Ici, le temps qui s'étire n’est pas une contrainte, mais une condition. Une exigence. Une fidélité à ce qui a été transmis.
À travers Liza Bergara, c’est toute une philosophie qui perdure. Celle d’un objet conçu pour durer, d’un savoir-faire partagé patiemment, d’une activité profondément enracinée dans son territoire. Produire ici, ce n’est pas seulement fabriquer. C’est faire vivre une culture, créer du lien, et offrir des perspectives durables.
Des entreprises comme celle-ci rappellent que derrière chaque objet, il peut y avoir une histoire, des gestes, des visages. Et qu’au Pays basque, produire ici, c’est contribuer et continuer à faire vivre un territoire.
Propos recueillis par Sébastien Soumagnas
ICI, on produit la vie
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Un défi majeur à relever ensemble…
Plus nombreux qu’on ne le pense, ceux qui produisent au Pays Basque montrent la voie. On pense souvent à quelques fleurons industriels, à des grands groupes, mais une multitude de femmes et d’hommes font partie de l’aventure production, avec des structures de toutes tailles. Les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Tous méritent d’être encouragés.
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